Un marathon Schubert-Schönberg à Lille

- © Chambre à part
Le temps plus que grisâtre qui régnait sur Lille ce dimanche 1er juin a pu inciter quelques mélomanes sans peurs et sans reproches à suivre le très passionnant programme présenté au Palais des Beaux-arts pendant toute la journée par l’association Chambre à part. Un programme entièrement consacré à la musique viennoise et associant, par un petit tour de force, deux grandes figures autrefois contestées : Schubert et Schönberg. Occasion était donnée, entre autre, de redécouvrir les trois premiers quatuors du second et de faire plus amplement connaissance avec un jeune ensemble plus qu’en devenir, le Quatuor Kryptos.
La journée commence avec le Quatuor Opus 33, une très jeune formation lyonnaise, qui, d’une certaine manière, fait ses premières armes en concert. La barre est placée très haut avec le quatuor n°0 de Schönberg et le redoutable « Rosamunde » de Schubert. Redoutable, car derrière sa façade classique et ses thèmes d’une trompeuse facilité, ce dernier compte nombre de chausse-trappes et de pièges : comment, par exemple, dès la première mesure créer l’ambiance brumeuse et mystérieuse voulue par le compositeur ? En mettant le deuxième violon légèrement plus en avant, avons-nous envie de répondre. Ce qui n’était pas le cas : le deuxième violon, malgré l’apparente et déconcertante naïveté de ses arpèges, joue un véritable thème et non un quelconque accompagnement. Façade classique, certes, mais derrière laquelle se cachent les forêts et les couches de brouillard romantiques. Ce premier mouvement fut manifestement difficile à intégrer pour un jeune ensemble encore en quête de cohésion. Malgré tout, quelques véritables moments de poésie ont été ménagés, dans le deuxième mouvement notamment. Parmi les principaux atouts du Quatuor Opus 33, nous citons entre autre son bon sens du rythme : les artistes en maturation se lancent parfois dans des interprétations échevelées et dénuées de bon sens, au risque de flanquer tout l’édifice à terre. Ce ne fut heureusement pas le cas, l’Opus 33 sachant se caler dans des tempi d’une grande fluidité et faire preuve d’une vraie retenue schubertienne. En revanche, s’il compte entreprendre une carrière dans les années à venir, il lui faudra développer plus de maîtrise dans l’enchaînement des phrases, apprendre à négocier de véritables fortissimo et surtout apprendre au plus vite à résister à la tentation de mettre le premier violon en avant en permanence. Ce qui devrait être possible compte tenu de la très grande qualité de jeu de la violoncelliste, qui, malgré des hésitations naturelles (nous avons appris qu’elle ne venait de rejoindre le groupe que très récemment), possède une véritable maîtrise du langage chambriste.

- Quatuor Opus33
- © Chambre à part
L’Opus 33 devrait, en définitive, conserver encore pour quelques temps le quatuor n°0 d’Arnold Schönberg à son répertoire : cette pièce écrite dans l’esprit de Brahms, encore très méconnue et rarement enregistrée, semble faite pour les jeunes quatuors. Composé par un Arnold Schönberg manifestement très désireux de prouver que l’autodidacte qu’il était savait manier la forme sonate comme les plus musiciens les plus confirmés, ce n°0 n’est pas sans intérêt malgré le grand formalisme de ses thèmes. On discerne même au cours du troisième mouvement tous les signes à venir d’une future révolution : « suite » de notes du violoncelle, utilisation d’accords pas toujours homologués par les très sourcilleux gardiens du temple brahmsien, forme développée jusqu’à l’expansion. L’interprétation de ce troisième mouvement en était par ailleurs fort satisfaisante. Á garder au chaud et à ne pas perdre de vue !
Ce premier concert ayant mis en quelque sorte l’auditoire en appétit, le cycle pouvait se poursuivre l’après-midi avec l’entrée en scène d’un ensemble dont la maturité n’est plus à prouver, le Quatuor Kryptos. Formé de quatre musiciens belges, cette formation a déjà un beau palmarès derrière elle, et peuvent s’attendre à beaucoup de succès dans l’avenir. On le constate dès les toutes premières mesures du « Quartettsatz » en ut mineur : force, fougue et brio. Certes, des problèmes très subtils d’équilibre et de sons surgissent ça et là (alto pas toujours présent là où il le faudrait), mais dans l’ensemble, la langue de Schubert, ses accents et ses particularités sont rendus avec toute la saveur attendue. Le sens du tragique ne leur fait pas défaut.

- Quatuor Kryptos
- © Chambre à part
Le constat est le même avec le morceau de bravoure qu’est le quatuor n°1 d’Arnold Schönberg. Après les aimables promesses du n°0, voilà le musicien viennois en pleine quête du Graal atonal : la route est difficile… et longue. Pas moins de 45 minutes pour développer, en un seul tenant, le cheminement d’une idée musicale fixe agrémentée de nombreux thèmes. C’est un labyrinthe de sons, une succession de tentatives pour repousser les murs de ce dédale : l’auditeur assiste ainsi pendant ces trois quarts d’heure à la lutte du compositeur contre l’Idée, depuis sa naissance jusqu’à son accomplissement. Pour un jeune ensemble, la tâche est d’une complexité effroyable, mais les Kryptos s’en sortent avec panache. Malgré des tempi trop enlevés au début (Schönberg précise bien au début de la partition : « nicht zu rasch », soit « pas trop rapide » et des passages qui sentent la corde raide (quelques petits impairs évités dans la fameuse valse à quatre temps centrale), leur interprétation est plus que positive et respire la vie. Et finalement, 45 minutes ne sont pas de trop pour faire place à ce trop-plein d’idées.
Enfin, le troisième concert proposait deux autres chefs-d’œuvre : le quatuor n°2 de Schönberg, avec soprano et le trop fameux quintette en ut de Schubert. Les habitués des concerts du Palais des Beaux-Arts pouvaient retrouver une formation déjà bien rodée avec Ken Sugita au violon, Jean-Michel Moulin au violoncelle, Paul Mayes à l’alto et la soprano Nobuko Takahashi, auxquels se sont ajoutés A. Milovanov au violoncelle et Y. Hammami au violon. Leur lecture du difficile deuxième quatuor de Schönberg, cause d’un retentissant scandale lors de sa création à Vienne, est lucide et très poétique. Après un premier mouvement très serré (et parfois trop explicatif), suit un scherzo très engagé, où brillent particulièrement les attaques et le mordant du violoncelle de Jean-Michel Moulin. Les deux derniers mouvements, qui font appel à la voix humaine en sus de la traditionnelle formation, respirent le lyrisme et collent parfaitement aux exigences du compositeur. Nobuko Takahashi possède une technique suffisamment solide pour triompher d’une partition exceptionnelle, où doit se faire sentir « l’air d’autres planètes ». Malgré une diction pas toujours compréhensible, le pari est réussi.
Peut-être aurait-il mieux valu s’en tenir là, ou programmer pour terminer une œuvre moins ambitieuse que le quintette en ut pour deux violoncelles. Après l’effort schönbergien, il s’agit de tenir les cinquante minutes requises par Schubert et d’en tirer le meilleur parti possible : ce n’est pas sans difficulté que l’ensemble, pourtant constitué d’éléments chevronnés, est arrivé au bout de cette course. Après deux premiers mouvements fort bien réussis, la fatigue commence à se faire jour dans le scherzo avant de prendre le dessus dans le finale. Dommage, mais en définitive, ce n’est pas ce que le public retiendra : plane encore, quelque part, la réminiscence des jardins suspendus du deuxième mouvement. Et c’est bien là l’essentiel.
Un grand bravo et tous nos vœux de réussite à l’association Chambre à part, à qui le public lillois doit ce florilège : cette première année, ambitieuse et étonnante (un cycle Korngold qui restera dans les mémoires pour quelque temps encore), annonce d’autres événements prometteurs. Á suivre…
Lille
Palais des Beaux-arts
1er juin 2008
Vienne-Vienne.
Arnold Schönberg (1874-1951) : Quatuors n°0, 1 et 2.
Franz Schubert (1797-1828) : Quatuor n°13 (Rosamunde), Quartettsatz en Ut mineur, Quintette en Ut majeur.
Quatuor Opus 33
Quatuor Kryptos
Nobuko Takahashi, soprano
K. Sugita, Y. Hammami, P. Mayes, J-M. Moulin et A. Milovanov
