Mendelssohn et Korngold à Lille : une vraie folle journée

mercredi 5 mars 2008 par Théo Bélaud
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Korngold

Périodiquement, l’expérience se renouvelle à l’identique, tendant à la démonstration scientifique. L’expérience de quoi ? Du niveau musical couplé à la qualité d’écoute rencontrés dans le cadre de concerts organisés par une petite association de province dépassant aisément l’ordinaire de salles et de villes plus huppées, avec des musiciens du cru venus pour pas grand chose si ce n’est le plaisir. Dernière occurrence du phénomène : ce dimanche au Palais des Beaux-Arts de Lille, avec le mini-cycle Mendelssohn-Korngold organisé par l’association Chambre à Part.

Nous ne saurions trop insister sur cet aspect des choses. On sait que dans certains lieux onéreux d’une certaine grande capitale, il faut subir le vacarme d’une canaille bourge-beauf abonnée aux grandes affiches à cent-cinquante euros le fauteuil (type sublime pianiste-philosophe dans un flamboyant Beethoven). On sait que la gratuité des concerts équivaut au public-touriste, à peine moins bruyant (spécialement quand le touriste est convié à entendre du jeune Ligeti). Le juste milieu, généralement, équivaut lui au "rien ne va plus", sauf peut-être dans le cas de la tarification et de l’exigence de la programmation. On ne peut que remercier les organisateurs de ces concerts lillois d’avoir, pour des places de cinq à huit euros, proposé un intelligent rapprochement de deux wunderkinder, exclusivement composé d’œuvres de leur adolescence. Avant de rentrer dans le vif du sujet, enfonçons donc le clou : trois concerts, tous consistants et comportant des œuvres exigeantes, sans trop de respiration : 11h, 15h et 17h. Douze mouvements. En tout et pour tout, entre ceux-là, environ cinq toux isolées. Pendant la musique ? A peu près aucune, sauf peut-être en fin de journée. Avec des très jeunes, des très vieux, et de tout entre deux. Et pas mal d’enrhumés pourtant. En outre, fort peu de carré Hermès et de chemises Dior, si ce n’est aucun. Rien que pour cela, cette journée a administré, au public que nous côtoyons si souvent une somptueuse baffe.

Des musiciens d’orchestre qui font de la musique de chambre, c’est très bien. Les mêmes qui le font en dehors du cadre de leur saison institutionnelle, pour le plaisir et le travail, c’est encore mieux. Il y a eu très peu à redire au sujet des quinze musiciens sollicités, tous membres de l’ONL ou enseignants aux conservatoires de Lille ou Tourcoing. Certains méritent des palmes, alors palmons-les.

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JM Dayez piano, JM Moulin violoncelle, Marie Lesage, violon, David Corselle, alto
DR

Les deux pianistes, d’abord, qui avaient fort à faire : Jean-Michel Dayez dans les volubiles œuvres du premier concert ; et Jean-François Boyer dans le second. Ensuite, la violoniste Lucyna Janeczek, primarius dans les quintette et sextuor, idéalement dans son rôle, distillant justesse et équilibre général de tous les instants : le genre de prestation chambriste rare qui ne se remarque pas. Au passage, on ne peut s’empêcher de s’amuser de cette sobre excellence violonistique « sortie du rang » de l’ONL, cinq jours après que l’orchestre ait dû subir le grand numéro de foutage de gueule (pour rester courtois) de Gordan Nikolitch à sa tête . Au demeurant, rien de surprenant, car nous avions déjà entendu Mme Janeczek dans un remarquable récital en trio (Beethoven, Brahms, Ravel !) en 2004 au conservatoire de Lille.

La palme d’or, nous la décernons à Jean-Michel Moulin, violoncelle solo à l’ONL, rayonnant d’autorité et de puissance expressive dans le premier programme présenté. Nous avons découvert à cette occasion un musicien chambriste de tout premier plan, avec une vraie signature sonore et stylistique, étonnamment "slavophile". C’est très simple, nous n’avions pas entendu de violoncelliste aussi engagé depuis Roland Pidoux avec le Trio Wanderer dans le 2e de Brahms il y a quatre ans ! Conclusion : un éditeur serait bien inspiré de proposer à ce monsieur d’enregistrer ce qu’il veut avec qui il veut. Autant le préciser, nous ne l’avons jamais rencontré et n’entretenons aucune relations, professionnelles ou amicales, avec le monsieur en question...

Une fois n’est pas coutume, finissons avec la musique. Les deux chefs d’oeuvre incontestés de la journée (Quatuor en la mineur et Quintette en la majeur de Mendelssohn) ont reçu des traitements différents, ce qui n’est guère surprenant. S’il y a une formation qui ne s’improvise pas, c’est le quatuor, et cela s’est hélas vérifié. Des idées, de vraies propositions, mais un manque évident de cohésion générale. Des problèmes de justesse (second violon et alto), et un violoncelle beaucoup trop timide, échouant toujours à apporter la stabilité rythmique nécessaire, notamment dans la grande progression du mouvement lent. L’engagement, parfois chaotique, du primarius ne peut suffire dans ces circonstances. Dommage. Le quintette a été bien plus réussi, d’un bout à l’autre, et spécialement dans les deux derniers mouvements, serrés, concentrés et fusionnels à souhait.

Ensuite, les redécouvertes : le Quatuor avec Piano en si mineur de Mendelssohn, et le Sextuor en ré majeur de Korngold ont été très bien servis. Rigueur, robustesse et vigueur juvénile pour le premier, onirisme diaphane et expressionnisme parfaitement canalisé pour le second : rien à redire.

Enfin, les superbes découvertes. La Sonate pour violon en sol majeur de Korngold, superbement défendue, avec toute l’énergie nécessaire au déploiement de sa virtuosité exacerbée et de son chromatisme un rien envahissant. Grand moment notamment que le scherzo de cette sonate, génialement ébouriffant. Surtout, nous avons fait la connaissance d’un authentique chef d’œuvre : le Trio avec piano en ré majeur du même, sa toute première œuvre. Partition d’une plénitude formelle et expressive sidérante d’un compositeur de treize ans, elle doit être connue d’urgence. Son style évolue allègrement entre le dernier Brahms, le premier Schönberg, Dohnanyi, Ravel (pour la dimension jazzy... en 1910) et Shostakovich, dont on pourrait presque se demander s’il n’est pas allé pomper le premier scherzo de sa Symphonie N°8 dans celui de Korngold !

Prochain cycle sur ce modèle, que l’on espère aussi roboratif et festif : le 1er Juin au même endroit, avec cette fois Schubert et Schönberg au menu... Que dire ? Qu’il y a des « bienvenue chez les ch’tis » qui, loin de s’afficher jusqu’à la nausée, valent le détour.

- Lille
- Palais des Beaux-Arts, Auditorium
- 02 Mars 2007.
- Erich-Wolfgang Korngold (1897-1957), Trio avec piano en Ré majeur Op.1 ; Felix Mendelssohn-Bartholdy (1809-1847), Quatuor avec piano n°3 en si mineur Op.3.
- Jean-Michel Dayez, piano. Marie Lesage, violon. David Corselle, alto. Jean-Michel Moulin, violoncelle.

- Erich-Wolfgang Korngold, Sonate pour violon en Sol majeur Op.6 ; Felix Mendelssohn-Bartholdy, Quatuor à cordes n°2 en La majeur Op.13.
- Jean-François Boyer, piano. François Cantault, violon (sonate, quatuor). Delphine Der Avedisyan, violon. Paul Mayes, alto. Edwige Della Valle, violoncelle.

- Felix Mendelssohn-Bartholdy, Quintette à cordes n°1 en La majeur Op.18 ; Erich-Wolfgang Korngold, Sextuor à cordes en ré majeur Op.10.
- Lucyna Janeczek, violon. Ines Greliak, violon (quintette). Ken Sugita, violon (sextuor). Paul Mayes, alto. Juliette Danel, alto. Jean-Christophe Lannoy, violoncelle. Catherine Martin, violoncelle (sextuor).




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