Entrée de la Dame du lac au répertoire de l’Opéra de Paris

- Joyce DiDonato (Elena)
- © Opéra national de Paris/ Agathe Poupeney
La saison lyrique de l’Opéra de Paris se conclut avec deux nouvelles productions : la Walkyrie poursuivant l’installation du Ring après une trop longue absence sur la première scène nationale, et la Dame du lac introduisant enfin un opéra seria de Rossini au répertoire. L’œuvre fait partie des préférées des amateurs de bel canto italien depuis la production scaligère de Werner Herzog en 1992 dirigée par Riccardo Muti et proposée en cd puis dvd. Pour ce à Paris, l’Opéra propose une distribution éclatante et une production dont les décorateurs et costumiers ne sont plus à présenter tant on leur doit de réalisations que ce soit à Paris ou Toulouse.
Il faut reconnaître que l’aspect purement vocal de l’œuvre est particulièrement bien défendu par les chanteurs, pour la plupart brillants, réunis pour la première distribution [1]. La principale protagoniste, Joyce di Donato, mezzo à la voix corsée dotée d’une belle extension dans l’aigu, rend pleinement justice à l’ampleur de la tessiture réclamant de solides aigus, et une bonne assise dans le grave qui peut parfois faire défaut aux sopranos défendant le rôle. La chanteuse possède la vélocité et l’agilité nécessaires aux vocalises et dessine une héroïne avec plus de caractère qu’à l’accoutumée, capable d’une grande poésie dans les passages les plus élégiaques (entrée d’Elena à l’acte I, début du terzetto avec Uberto « Alla ragion deh rieda », acte II). L’air le plus célèbre de la partition, le rondo « Tanti affetti » est attaqué piano/pianissimo, avec des trilles et des vocalises impeccables avant de culminer avec une coda enlevée avec brio par une Joyce di Donato dans une forme exceptionnelle.

- Juan Diego Florez (Giacomo V, Uberto di Snowdon) et Joyce DiDonato (Elena)
- © Opéra national de Paris/ Agathe Poupeney
Juan Diego Florez retrouve avec Uberto un rôle dans lequel il a coutume de briller et une écriture qui met particulièrement en valeur ses facilités techniques et la puissance de son aigu, parfois peut-être au détriment de l’équilibre des duos avec une Joyce di Donato plus sobre (« Cielo in qual’estasi », acte I). Le chanteur semble parfois utiliser ses prouesses vocales pour masquer une certain manque d’expression mais on aurait tort de bouder une telle performance culminant sur un « Oh fiamma soave » parfait, traité comme un air de concert.
Daniela Barcelona semble tout le contraire du chanteur péruvien, sa fougue, son allant et son enthousiasme emportant immédiatement l’adhésion quand les coloratures ne sont pas toujours irréprochables et les registres de la voix homogènes (« Mura felici, ove il mio ben si aggira », acte I). L’air de l’acte II en revanche, est chanté supérieurement, exposant l’abattage de la cantatrice (« Ah si pera »). A ce trio hors pair vient s’ajouter le Douglas de Simon Orfila, disposant d’une voix au timbre séduisant et à l’autorité indéniable, mais aux vocalises manquant de ductilité et d’assurance. Colin Lee se tire avec panache du rôle périlleux de Rodrigo, plus à l’aise cependant dans les passages vaillants et guerriers que dans les moments plus élégiaques, très précautionneux, où la voix semble s’étrangler et se détimbrer (« Eccomi a voi », acte I). Les comprimari et les chœurs n’appellent que des éloges. La direction musicale, confiée à Roberto Abbado, manque de fougue, semblant par moments particulièrement raide et tonitruante (final de l’acte II, par exemple).
La mise en scène est loin d’être mémorable, reposant avant tout sur l’aspect purement visuel du spectacle avec un vocabulaire décoratif caractéristique des productions confiées à Ezio Frigero et Franca Squarciapino : on retrouve le goût des architectures colossales, des costumes somptueux, le goût du brocard et des broderies.

- Daniela Barcellona (Malcolm Groeme) et Colin Lee (Rodrigo Di Dhu)
- © Opéra national de Paris/ Agathe Poupeney
Le tout, renforcé par des éclairages et effets lumineux de prime abord séduisants, n’évite pas le piège de la mièvrerie avec des accessoires montant et redescendant sans cesse des dessous (banc d’Elena) pour culminer avec un arbre en toile peinte remontant impromptu en plein milieu d’une scène. L’ensemble aurait pu prendre une autre dimension si la mise en scène proprement dite était soutenue par un véritable jeu d’acteurs. Or, la direction d’acteurs est ici inexistante, les chanteurs livrés à eux-mêmes, certains n’évitant pas toujours la posture classique et désuète du ténor « la main sur le cœur et le sourire béat ». Le spectateur est perdu, puis agacé, dans cet ensemble où chaque personnage semble disposer d’un ou plusieurs doubles errant dans des arcades baroques et où l’action de l’opéra est mimée par des danseurs tandis que les chanteurs en sont réduits à s’exprimer face au public au premier plan.
Ces réserves sur la production ne doivent pas gâcher une belle entrée au répertoire dont l’aspect musical, et c’est déjà l’essentiel, est particulièrement réussi.
Paris
Opéra Garnier
21 juin 2010
Gioacchino Rossini (1792-1868), la Donna del lago. Mélodrame en 2 actes livret d’Andrea Leone Tottola d’après Walter Scott
Mise en scène, Lluís Pasqual ; décors, Ezio Frigero ; costumes, Franca Squarciapino ; lumières, Vinicio Cheli ; chorégraphie, Montse Colomé
Giacomo V (Uberto di Snowdon), Juan Diego Florez ; Duglas d’Angus, Simon Orfila ; Rodrigo di Dhu, Colin Lee ; Elena, Joyce di Donato ; Malcolm Groeme, Daniela Barcelona ; Albina, Diana Axentii ; Serano, Jason Bridges ; Bertram, Philippe Talbot
Chœurs de l’Opéra national de Paris. Chef des chœurs, Alessandro di Stefano
Orchestre de l’Opéra national de Paris
Roberto Abbado, direction
[1] L’Opéra propose l’œuvre dans une distribution légèrement différente en juillet avec notamment Karine Deshayes en Elena et Javier Camarena en Uberto
