Le Ring à Paris : la Walkyrie

- Robert Dean Smith (Siegmund) et Ricarda Merbeth (Sieglinde)
- © Opéra national de Paris/ Charles Duprat
Après l’Or du Rhin, présenté en mars dernier, l’Opéra de Paris poursuit la nouvelle production du Ring avec une Walkyrie dont l’exécution musicale réserve le plus de satisfactions, car si le traitement scénique du Prologue manquait dans l’ensemble de cohérence, la mise en scène de la première journée de l’Anneau du Nibelung manque cette fois-ci tout à fait d’idées.
Le premier acte, situé dans la demeure d’Hunding aux parois tapissées de têtes de béliers, définissant un espace dont l’articulation reste floue et dans lequel errent les différents protagonistes livrés à eux-mêmes, reste, hormis l’actualisation des costumes et la violence démonstrative et gratuite, très traditionnel, sans surprises. L’utilisation du vaste plateau de l’Opéra Bastille (apparition de grandes parois sur lesquelles ruisselle la pluie dans un beau jeu de lumières) ne fait que démontrer les possibilités du lieu, sans apporter quoi que ce soit à l’action. Du jeu d’acteur, réduit aux seules possibilités naturelles des chanteurs, on retiendra cependant le traitement suggestif de l’offrande d’hydromel dans un échange qui n’est pas sans évoquer le partage du philtre dans Tristan. La première partie de l’acte II prend la suite du final de l’Or du Rhin, reprenant le parallèle avec le développement du nationalisme allemand autour de l’idée de la Germania. A défaut d’être original, le concept se tient et est aussi visuellement mieux réalisé avec des jeux de miroirs intrigants sur un escalier colossal. La seconde partie reste trop statique, réduisant les personnages au rang de marionnettes (déambulation de Sieglinde, Brünnhilde triant des pommes pendant toute l’annonce de la mort de Siegmund…) malgré un traitement intéressant de la mort du Wälsung, encerclé par les troupes d’Hunding. L’acte III s’ouvre par une chevauchée des walkyries qui semble émouvoir une partie de l’assistance, facilement choquée, mais convainc grâce à une direction d’acteurs plus fine, Wotan arrivant tenant le corps de Siegmund dans ses bras, Brünnhilde se réfugiant sous une table telle une enfant effrayée lors de l’embrasement de la scène finale, dans un décor de fin du monde, encerclée par les walkyries et les troupes de Hunding tenues en échec par les flammes. On regrette simplement un baisser de rideau rendu nécessaire pour un changement de décor à mi-parcours de l’acte III, survenant pendant les mesures introduisant la troisième scène (« War es so schmählich »).

- Les Walkyries et Katarina Dalayman (Brünnhilde)
- © Opéra national de Paris/ Elisa Haberer
Musicalement, l’ensemble est bien plus satisfaisant et présente quelques parallèles avec l’Or du Rhin. Philippe Jordan, à la tête d’un orchestre de l’Opéra en grande forme, livre une lecture inégale de l’œuvre, après un premier acte manquant de tension (tempête vite apaisée, arrivée d’Hunding à peine menaçante) et de sensualité (seconde partie de l’acte I). L’équilibre des pupitres privilégie les cuivres et les vents, souvent au détriment des cordes. Dès le second acte, en revanche, les choses changent car le chef semble plus à l’aise dans les passages épiques que dans les parties plus lyriques de la partition. L’acte III, quant à lui, est une réussite.

- Yvonne Naef (Fricka)
- © Opéra national de Paris/ Elisa Haberer
Comme pour l’Or du Rhin cette nouvelle production se distingue par une solide distribution, relativement homogène. Robert Dean Smith fait valoir sa musicalité, son sens des nuances et de la poésie dans le rôle de Siegmund, malgré un haut medium affaibli, le timbre paraissant parfois atone dans les parties les plus exposées (récit de Siegmund, acte I). Ricarda Merbeth ne tire qu’à moitié son épingle du jeu en Sieglinde, sa voix ample aux très beaux aigus peinant à soutenir la tessiture relativement basse du premier acte. L’expression reste très générique, sans mystère, sans désespoir (récit assez plat de « Der Männer Sippe », acte I). Le second acte la montre plus convaincante dans les égarements de Sieglinde, l’écriture plus haute du rôle lui permettant de mettre en valeur ses aigus soutenus par un souffle impressionnant (« O hehrstes Wunder », acte III). Face au couple des Wälsungen, Günther Groissböck est un excellent Hunding à la voix sombre et au ton brutal et sarcastique.

- Günther Groissböck (Hunding)
- © Opéra national de Paris/ Charles Duprat
Remplaçant Falf Strukmann initialement prévu pour la plus grande partie de cette série de représentations, Thomas Johannes Mayer est un jeune Wotan prometteur. Habitué d’un rôle qu’il a déjà défendu sur plusieurs scènes allemandes, le chanteur dispose de l’autorité naturelle et d’une voix capable d’assumer la tessiture du rôle, jamais pris en défaut par les aigus, accusant simplement une légère fatigue à la fin de l’acte III, celle-ci se traduisant par un léger manque d’ampleur (adieux de Wotan). L’incarnation, intéressante, manque encore un peu de maturité, privilégiant le portrait d’un dieu coléreux, furieux d’être entravé par les arguments de Fricka et par la « trahison » de Brünnhilde. Il manque peut-être encore une certaine tendresse pour traduire pleinement les liens entre Wotan et sa fille. Katarina Dalayman, passé le stress des appels de Brünnhilde au début de l’acte II, impressionne grâce à une voix ample, au timbre très chaleureux. Les passages mezzo-forte et piano sont particulièrement beaux, tandis que les aigus ont malheureusement rapidement tendance à se durcir. La soprano suédoise campe une jeune femme passionnée, moins « enfant » que d’autres interprètes, révoltée face à la logique de Fricka, très émouvante au troisième acte. Fricka était incarnée par une Yvonne Naef ayant retrouvé un emploi à la mesure de sa voix, caractérisée par une très beau medium, des aigus éclatants, mais des graves un peu légers. Suivant les indications du metteur en scène qui fait de la déesse une véritable virago, elle dessine une femme aigrie, particulièrement vindicative. Les huit walkyries, enfin, forment un groupe très homogène et bien en place.
Une réussite musicale, malgré quelques faiblesses, espérons seulement que la mise en scène des deux prochaines journées sera plus convaincante et à la hauteur de l’enjeu.
Paris
Opéra Bastille
09 juin 2010
Richard Wagner (1813-1883), Die Walküre, première journée de l’Anneau du Nibelung, opéra en trois actes
Mise en scène, Günter Krämer ; décors, Jürgen Bäckmann ; costumes, Falk Bauer ; lumières, Diego Leetz ; mouvements chorégraphiques, Otto Pichler
Siegmund, Robert Dean Smith ; Hunding, Günther Groissböck ; Wotan, Thomas Johannes Mayer ; Sieglinde, Ricarda Merbeth ; Brünnhilde, Katarina Dalayman ; Fricka, Yvonne Naef ; Gerhilde, Marjorie Owens ; Ortlinde, Gertrud Wittinger ; Waltraute, Silvia Hablowetz ; Schwertleite, Wiebke Lehmkuhl ; Helmwige, Barbara Morihien ; Siegrune, Helene Ranada ; Grimgerde, Nicole Piccolomini ; Rossweisse, Atala Schöck
Orchestre de l’Opéra national de Paris
Philippe Jordan, direction
