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Voix étouffées 2012 : l’Orchestre des jeunes de Roumanie

mercredi 15 février 2012 par Thomas Rigail

Avec l’installation du Forum Voix Étouffées à Strasbourg et la création du Centre Européen sur la Musique et les Totalitarismes (CEMUT), le festival organisé tous les deux ans pour donner à entendre jusque-là les musiques censurées par le régime nazi évolue : intitulé « Des Orchestres pour la Mémoire/Musiques interdites » et se déroulant en région parisienne et à Strasbourg, il étend son activité aux musiques étouffées par tous les totalitarismes et en particulier les régimes soviétiques.

Ce changement d’orientation entraîne un programme moins concentré que celui de l’édition 2010 d’autant plus qu’il est dans sa majorité doublé entre Paris et Strasbourg, mais plus ambitieux dans les concerts eux-mêmes car ils proposent uniquement des programmes de musique d’ensemble ou d’orchestre de chambre, avec outre l’Ensemble Voix Etouffées, l’Orchestre des Jeunes de Roumanie et le 1. Frauen Orchester von Österreich. Néanmoins, le nombre réduit de concerts et la présence d’œuvres appartenant à un répertoire exécuté avec une certaine régularité (Fratres de Pärt, le Concerto pour piano n°1 de Chostakovitch, Ode à Napoléon Bonaparte de Schönberg) fait que le festival réservera moins de découvertes que par le passé, ou en tout cas moins de curiosités, au profit sans doute de la qualité générale des compositions choisies.

Débutant par un concert associant l’Ode à Napoléon Bonaparte de Schönberg et Der Kaiser von Atlantis de Ullmann auquel nous n’avons pas assisté, le festival se poursuivait avec un concert de l’Orchestre des Jeunes de Roumanie, ici en formation réduite (un peu plus d’une vingtaine de cordes), dirigé par Alexandre Myrat. Les trois pièces pour cordes de Constantin Silvestri, compositeur roumain plus connu pour sa carrière de chef d’orchestre à l’ouest – outre des apparitions à la tête des plus grands orchestres, il fut longtemps le chef principal du Bournemouth symphony Orchestra –, détourne des mélodies d’essence populaire par des harmonies polytonales et une palette fantaisiste de modes de jeux aux cordes pour une œuvre plus subtile que le cadre de la miniature et le ton badinant peuvent le laisser suggérer, sonnant comme une version espiègle, parfois d’une raillerie aigre-douce, de la Musique pour cordes, percussions et célesta de Bartók. L’Orchestre des Jeunes de Roumanie s’y montre délicieux : le nombre réduit d’instrumentistes n’entrave nullement la fluidité de la texture maintenue par la très bonne cohésion des pupitres, et le geste d’ensemble est vif et assuré.

Amaury du Closel, directeur du Forum Voix Etouffées, semble avoir une certaine affection pour la musique d’Ernst Toch, qu’il programme régulièrement, et dont deux enregistrements sous sa direction viennent de sortir chez Karusel Music : le premier, avec l’Ensemble Voix Etouffées regroupe deux œuvres du début de la carrière du composteur, Die Chinesische Flöte et Tanz-Suite, toutes deux joués lors de l’édition 2010 du festival, tandis que le deuxième, avec l’Orchestre philharmonique de Sofia, permet d’entendre deux des dernières pièces écrites avant l’exil aux Etats-Unis Musik für orchester und eine Baritonstimme et la Sinfonie für klavier und orchester exécutée lors de ce concert. Ernst Toch est l’exemple archétypal du compositeur que l’exil a placé dans un oubli que sa musique ne justifie pas : rencontrant un vif succès dans l’avant-garde durant les années 20 où il côtoie Hindemith (sans doute son plus proche voisin esthétique), Stravinsky ou Schönberg, il fut l’un des premiers compositeurs à émigrer en 1933, errant en Europe puis à New York avant de s’installer à Los Angeles où il survivra, dans un état de diminution morale, en écrivant de la musique de film (avec moins de succès qu’un Korngold) et en enseignant la musique, écrivant seulement 8 œuvres entre 1933 et 1945, avant qu’une crise cardiaque en 1948 le pousse à se consacrer à nouveau à la composition, et à donner, à 63 ans passés, 7 symphonies, genre qu’il n’avait jusqu’à jamais abordé. Cette Symphonie pour piano et orchestre op.61 de 1933, en fait son deuxième concerto pour piano, en quatre mouvements pour 35 minutes de musique, si elle appartient à la première période du compositeur et conserve des traces de l’ironie et de la légèreté sarcastique qui habitent la musique allemande des années 20, elle porte en elle, dans des lignes mélodiques aux circonvolutions qui s’égarent dans les franges de la tonalité, dans sa polyphonie méandreuse et parfois hagarde, dans sa forme fuyante, de sombres présages, qui évoqueront par-delà l’affinité apparente avec Hindemith les œuvres de jeunesse de Chostakovitch autant que Berg, mais fugacement, car l’écriture a entièrement l’âme de Toch. On pourrait même imaginer le deuxième mouvement, avec ses rythmes hachurés, sa thématique irritante aux violons et sa fin rebelle, extrait d’une symphonie de guerre de Chostakovitch (qui, en 1933, n’a pas encore écrit sa quatrième), alors que l’adagio, ouvert par une superbe exposition aux cordes à laquelle répond un piano esseulé, tout en fronde, est le prolongement d’un post-romantisme familier du désastre. Le long finale dilue rapidement le burlesque façon Années folles initial dans une thématique extrêmement sombre, qui s’accomplit dans des dernières minutes barbares, concluant dans un sursaut d’intensité cette œuvre superbe et exigeante, qui aurait toute sa place dans le répertoire, à la place d’un cortège d’œuvrettes romantiques qui n’ont ni sa densité ni sa profondeur.

L’Orchestre des Jeunes de Roumanie et la pianiste d’origine bulgare Jenny Zaharieva se sortent de cette œuvre difficile, autant par la sinuosité des lignes et la densité de la polyphonie que par la complexité de son sens, avec quelques fragilités néanmoins posées sur des fondements solides : la pianiste privilégie un jeu clair, précis, d’une belle densité de timbre, mais auquel il manquera une autorité supérieure dans la gestion des lignes qui semblent parfois errer plus que la partition ne l’exige, tandis que l’orchestre, sans doute mené par une direction attentive mais qui ne maintient pas la tension sur toute la durée, en particulier dans le dernier mouvement, alterne entre véritable ampleur sonore et séquences plus maraudeuses. Néanmoins, des bois superbes, plus dans leur équilibre que par des saillies individuelles, et des pupitres de cordes bien affirmés, au jeu cohérent, aux timbres incisifs, notamment dans un deuxième mouvement très bien porté rythmiquement, font relativiser ces difficultés, d’autant plus que l’acoustique n’est pas favorable à l’orchestre : il est probable que dans ce répertoire la grande majorité des orchestres français donneraient un résultat bien moins sérieux et assuré, et ce qui domine ici, c’est bien cela, l’absence de trivialité et l’intelligence de la musique.

Après cette résurrection d’un chef d’œuvre, il est un peu dommage de retrouver le Concerto pour piano n°1 de Chostakovitch, œuvre régulièrement jouée, et déjà au moins deux fois au cours de la présente saison, par Denis Matsuev et le Philharmonique de Saint Petersbourg en novembre dernier, et trois jours plus tôt par Simon Trpceski et l’Ensemble orchestral de Paris : la partition est donc largement pratiquée, et il est dommage que quitte à choisir Chostakovitch, une œuvre plus rare n’ait pas été préférée. Le jeu de Jenny Zaharieva se fait ici plus assuré, plus dominé, sans excès rhétoriques ou fantaisistes, et lui répondent une superbe trompette solo et de très robustes cordes, avec en particulier des contrebassistes qui montrent qu’il suffit d’être deux pour faire un pupitre (quel cohésion de son et quel soutien !). Sans atteindre une dimension supérieure d’interprétation, l’exécution est encore une fois d’un sérieux remarqué, avec en sus une plus grande assurance sur la longueur de l’œuvre dans cette partition sans doute mieux connue.

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- Paris
- Ambassade de Roumanie
- 28 janvier 2012
- Constantin Silvestri (1913-1969), Trois pièces pour cordes
- Ernst Toch (1887-1964), Symphonie avec piano Op.61
- Dimitri Chostakovitch (1906-1975), Concerto pour piano n°1 en ut mineur Op.35
- Jenny Zaharieva, piano
- Orchestre roumain des Jeunes
- Alexandre Myrat, direction











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