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Les Variations Goldberg de Benjamin Alard : simplicité et évidence

mercredi 14 décembre 2011 par Philippe Houbert
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Benjamin Alard
DR

Mars 2006 : temple des Billettes à Paris. Benjamin Alard, âgé d’à peine 21 ans, se confrontait aux Variations Goldberg, monstre des monstres. Après un début un peu cafouilleux (d’où nous vient cette impression que, quand une interprétation des Variations Goldberg nous paraît inaboutie, la clé de l’énigme réside très souvent dans les six ou sept premières variations ?), on sentait quand même que quelque chose de grand viendrait un jour. Depuis, le jeune claveciniste normand a fait un sacré bout de chemin, produisant notamment ces deux dernières années, disques et concerts révélant une approche de Bach à mille lieues de ce que nous avons l’habitude d’entendre dans ce répertoire. Notre oreille a-t-elle déjà été formée à ce style ? Toujours est il que, là où nous disions « rien n’est simple » en recensant l’interprétation que Benjamin Alard donnait il y a un peu moins d’un an du premier livre du Clavier bien tempéré, ce sont les mots « évidence » et « simplicité » qui, plus d’une heure durant, ont constitué le fil rouge de ces nouvelles Variations Goldberg.

Nos salles de concert aseptisées et anonymes nous font trop souvent oublier que la musique de période ancienne, du Moyen Age au baroque et même au-delà, était conçue et donnée dans des lieux n’ayant rien à voir avec notre quotidien. Sans tomber dans le passéisme, il est bon de remettre les œuvres dans leurs lieux, sinon d’origine, du moins dans un contexte architectural proche de leurs origines. Quand on entend Maria Cristina Kiehr chanter Madeleine face à celle de Véronèse au salon d’Hercule du château de Versailles, cela a un autre impact que de donner le même concert à l’amphithéâtre de la Cité de la musique ou dans une église anonyme. De même, entendre les Variations Goldberg dans le grand salon de l’hôtel de Lauzun en l’île saint Louis, comme nous y conviait l’association Claviersenlisle, ça a certainement, et pour l’œil, et pour l’oreille, des conséquences immédiates qui mettent le critique d’humeur conciliante. Même l’horloge qui sonna les 13 heures en pleine variation IX semblait dotée d’un talent musical. Est-ce assez ? Évidemment non et l’on sait aussi les concerts médiocres qu’on essaie de faire passer pour de grands événements sous le prétexte de les donner dans des lieux historiques.

Mais revenons à l’essentiel : la musique. Et quelle musique ! Tout d’abord, l’instrument. Un clavecin historique (1770) du facteur alsacien Christian Kroll installé à Lyon, et aux deux claviers non couplés. Des basses magnifiques mais pas envahissantes et, de façon générale, une neutralité suffisante pour ne pas interférer avec le jeu de Benjamin Alard. On a écrit ailleurs ce qui nous avait semblé manquer dans l’interprétation du même chef d’oeuvre par Bertrand Cuiller : une trop grande attention portée au contrepoint par rapport au chant et au rythme. Ce déséquilibre, qui peut se faire en faveur de tel ou tel élément, est l’écueil principal que tout interprète techniquement doué doit éviter. Dès l’aria initial, on a su que le vaisseau Alard nous mènerait loin sur les flots : pulsation permanente, aucun narcissisme, un tempo certainement beaucoup plus rapide que celui d’il y a six ans. La reprise de la première variation (Benjamin Alard ne les exécutera pas toutes et, comme nous lui en demandions les raisons à la fin du concert, nous répondit : « Oh ! ça faisait peut être beaucoup pour un concert de midi. ») fait l’objet d’ornementations naturelles, qui ne freinent aucunement l’avancée du chant. La lisibilité de la polyphonie est époustouflante dans la II. Point de virtuosité gratuite dans la V. Le phrasé du canon à la seconde (variation VI), avec ses croisements de voix, laisse pantois d’admiration, tant on se demande pourquoi beaucoup d’interprètes essaient de complexifier ce qui semble si simple. La gigue de la VII est bien présente, mais par la seule pulsation et non par des phrasés douteux. La fughetta de la X mérite les mêmes éloges. D’ailleurs, au sein de cette vision référentielle, la série qui va de la X à la XV constitua certainement un sommet : approche quasi squelettique de la XI, mise à plat du canon à la quarte (XII) faisant ressortir le travail harmonique, air à l’italienne de la XIII éperdu de chant et de pulsation sur des basses somptueuses, technique hors pair mais sans excès de la XIV, canon à la quinte de la XV, sans alanguissement, quasi hypnotique.

Après une courte pause traditionnelle pour refaire l’accord avant d’entamer la seconde série de variations, nous retrouvons les mêmes qualités : transparence de la si difficile toccata de la XVII, chant du canon à la sixte de la XVIII, vision quasi désincarnée des XIX et XX (ah ! monsieur Alard, pourquoi nous priver de la reprise de la XX ?), canon à la septième où le claveciniste et Bach semblent nous convier du côté de chez François Couperin, série XXII, XXIII et XXIV tout bonnement anthologique et qu’il faudrait faire écouter à tous les instrumentistes (pas seulement les clavecinistes) pour leur montrer ce qu’est le point d’équilibre entre verticalité et horizontalité. La XXV, point d’orgue dans lequel le narcissisme et le préromantisme de certains se perdent, fut simplement sublime. A quelle maîtrise de soi Benjamin Alard est-il parvenu à l’âge de 26 ans pour délivrer un tel chant bouleversant de nudité, comme un Leiermann schubertien à voix blanche ? L’inéluctabilité faite musique.

Toute la fin du concert confinera à une forme de perfection : chaconne de la XXVI où Bach frise l’hommage à Scarlatti, technique brillante de la XXVIII, toccata de la XXIX où Alard semble avoir étudié l’opus 109, quodlibet de la XXX où les choux et les navets du chant populaire introduit par Bach sont passés à la moulinette d’un claveciniste qui nous donna, il y a un an, la version la plus étrange du premier livre du Clavier bien tempéré entendue depuis longtemps. Et, pour conclure, un long silence avant le retour de l’Aria, comme une pendule qui viendrait nous sortir d’un rêve émerveillé.

On l’aura compris, Benjamin Alard nous a totalement conquis. Sur la connaissance, toute relative, que nous avions de son développement artistique, nous savions intuitivement qu’il était capable de produire cette montagne de simplicité et d’évidence, d’équilibre si naturel entre chant, rythme et harmonie. Ne cachons pas une certaine fierté d’avoir fait ce pari mais, surtout, rendons grâce à Benjamin Alard et à son professeur, Elisabeth Joyé, d’en être arrivé là, sur la route des maîtres Leonhardt et Hantaï. Vite, un enregistrement !

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- Paris
- Hotel de Lauzun
- 13 novembre 2011
- Johann Sebastian Bach (1685-1750), Variations Goldberg BWV 988
- Benjamin Alard, sur un clavecin (1770) de Christian Kroll prêté par Marc Ducornet.











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