ClassiqueInfo.com



Le cafard et la fourmi

mardi 18 janvier 2011 par Thomas Rigail
JPEG - 6.6 ko
Petr Migunov
DR

Au sein d’un week-end, deuxième partie du cycle « Lénine, Staline et la musique », consacré à la musique de chambre avec les concerts des quatuors Danel et Borodine, le concert de mélodies de Chostakovitch proposé par le pianiste Arthur Schoonderwoerd a pu passer un peu inaperçu : dominé par la remarquable basse Piotr Migunov, il proposait pourtant une facette pas moins significative du grand compositeur russe.

Cette facette est celle de l’ironiste sévère, du pourfendeur du grotesque mondain, du désespéré qui trouve asile dans le sarcasme : on a beaucoup glosé sur la présence de l’ironie dans la musique Chostakovitch, mais les œuvres où elle s’exprime le plus ouvertement restent méconnues au profit des œuvres plus immédiatement tragiques. En ce sens, il est peu surprenant que le programme voie poindre une absence de plus de trois décennies entre les Dix aphorismes de 1927 et les Satires op.109 de 1960 : le Stalinisme n’étant évidemment guère propice à une telle expression, Chostakovitch devra recourir à des moyens détournés avant de pouvoir laisser refaire surface ce qui était un caractère dominant de sa jeune personnalité, non seulement comme un caractère psychologique mais également comme trait constitutif du génie de ses premières œuvres. En ce sens, les Cinq Romances sur des textes de la revue « Krokodil », op. 121 de 1965 montrent que malgré les batailles musicales et humaines, quelque chose a demeuré : si l’écriture harmonique repousse l’éclatement polyphonique et atonal et se résorbe sur un piano qui parodie un romantisme tardif russe à la Moussorgski en le résumant à quelques traits obsessifs jusqu’au malaise, l’esprit de l’approche des textes, qui transforme de prosaïques extraits du courrier des lecteurs du journal satirique Krokodil en romances d’un grandiose superfétatoire ou en en sombres scénettes au tragique forcé, est un écho des scènes populaires du Nez et de la mise en dérision des affectations triviales de la petite bourgeoisie. La réification des formules, la préciosité des lignes vocales, un ascétisme de l’articulation formelle qui point par-delà la petitesse des structures et de l’inspiration, font de l’œuvre une arme redoutable : c’est tout à fait drôle, mais la mise à distance, assez violente dans son rapport aux formes musicales, par Chostakovitch de ses influences, de son art, d’une époque qui s’achève (via le choix des textes) y incarne un cynisme qu’il est difficile de ne pas percevoir comme douloureux, douleur qui ne tient pas de l’anecdote mais s’incarne ici directement dans une écriture qui joue continument avec les décalages de signification. Avant d’être un grand symphoniste, Chostakovitch était un grand compositeur d’opéras : si cette carrière a été stoppée net par la mise au ban de ses deux opéras de jeunesse, on retrouve dans ses cycles de mélodies, par-delà un lyrisme idiosyncratique, sa capacité à articuler au sein des formes musicales la complexité des représentations mises en jeu. Il y a une jubilation dans le sarcasme qui se nourrit également de la vanité et du sérieux de son propre art – à l’image de la Préface à l’édition complète de mes œuvres et brèves réflexions sur cette préface donnée en ouverture, où le motif DSCH prend une toute autre couleur que, au hasard, dans le huitième quatuor –, qui n’est pas une jouissance à vide mais qui a la densité de l’impureté, et si elle fait sans doute état d’une lassitude, elle laisse, en dépit des durées et des platitudes des textes, toutes les incertitudes du sens poindre dans la forme musicale, et par là ouvre à une interprétation qui dépasse nettement le stade des amusantes petites mélodies.

Et l’interprétation des œuvres en question sera le sommet du concert : Piotr Migunov, voix impériale, projection superlative (trop pour le petit amphithéâtre de la Cité de la musique), technique assurée, surjoue vocalement et scéniquement, avec un fausset volontairement mal contrôlé pour finir (on est pas certain que c’est écrit !), le sentimentalisme d’« Irinka et le Berger », anoblit le motif du Dies Irae de « Preuve écrite » pour raconter la fierté d’un passager ayant rudoyé un conducteur de bus qui a raté un arrêt, et chante au premier degré, façon grand air d’amour, la parodie de chanson de propagande « Plaisir exagéré ». Jamais surfait, toujours dans l’intelligence du texte, et avec un plaisir visible, Piotr Migunov s’éloigne du détournement extérieurement ridicule de la voix pour proposer une qualité de chant impeccable : ce sont bien des romances, dont tout le ridicule provient en premier lieu de l’exagération sentimentaliste de sujets triviaux, et qui par là ne se contente pas de moquer une certaine bassesse d’âme mais par contrecoup tourne aussi en dérision les préciosités du grand opéra russe – toutes choses parfaitement saisies par le chanteur.

Avant cela, les Deux Fables d’Ivan Krylov op.4 sont plus faibles. Le piano d’Arthur Schoonderwoerd se glisse avec une belle finesse dans les excursions quasi-impressionnistes de « La cigale et la fourmi », et assure à la féérie héritée de Rimski-Korsakov mais ridiculisée dans les coins une verdeur un peu aigre et une bonne continuité narrative, en dépit de quelques passages trop appuyés (la description de l’âne dans la deuxième fable), mais le chant de Nadja Smirnova n’a pas l’aisance de celui de son collègue : timbre relativement banal, souffle qui paraît limité, c’est surtout l’investissement qui reste timide et scolaire dans des œuvres qui exigent une prestance voire une désinvolture certaines dans l’approche du texte, caractères que l’on ne pourra entendre que dans les dernières strophes de la première fable, quand la voix se libère de ce prosaïsme appliqué.

Difficile de passer après les Cinq Romances sur des textes de la revue « Krokodil », op. 121 de Migunov : Arthur Schoonderwoerd évite d’envoyer Smirnova au casse-pipe et préfère à juste titre exécuter seul l’œuvre la plus exigeante du programme, les Dix aphorismes pour piano. Pianofortiste spécialisé dans les répertoires des XVIIIème et XIXème siècles, il se sort avec une certaine élégance, sans extériorisation superflue, de cette brillante œuvre atonale, dont le langage harmonique, proche du Nez est hérité de l’avant-garde des années 10 et 20 (en particulier Arthur Lourié dont on retrouve les oppositions de « formes en l’air » et l’absence ponctuelle de mesure), et qui multiplie les références, les clins d’œil et les parodies par-delà la rudesse apparente, caractère que Schoonderwoerd fait ressortir avec équilibre, dans un nocturne volontairement brouillon ou une étude à la fois précise et grotesque. Le piano est clair, bien articulé, sans vraies duretés autres que celles exigées par la partition, avec une présence récurrente mais discrète de digitalismes assez peu dérangeants ici, le sens de l’œuvre se jouant dans la complexité contradictoire du contrepoint au sein de structures aphoristiques plutôt que dans la continuité des lignes. Confinée dans l’obscurité de l’avant-garde russe, cette œuvre qui tranche nettement avec le Chostakovitch mythifié à l’occidentale en figure tragique de résistance et en grand prêtre du dolorisme est ici très solidement servie.

Les Satires (Images du passé) op.109 de Nadja Smirnova seront sensiblement meilleures que la première apparition de la chanteuse : le chant reste un peu scolaire, la voix peu timbrée, mais l’implication est supérieure, en particulier dans un excellent « L’Éveil du printemps », sur les viriles citations de la Symphonie n°11 au piano (cette partition truffée de citations, de Beethoven à Rachmaninov, tisse ses sarcasmes entre les ambiguïtés du sens). Là encore, le piano d’Arthur Schoonderwoerd évite d’appuyer les effets comiques et privilégie la distinction narrative, dans un ton qui esquive l’évidence rhétorique.

Ultime cycle vocal et pénultième œuvre de Chostakovitch, les Quatre Strophes du Capitaine Lebiadkine op.146 sont plus problématiques pour l’interprétation. Ivrogne, brutal et amoureux, le personnage des Démons de Dostoïevski se voit offrir une musique qui piétine valses, romances et élégies, dans un piano proche de celui des Cinq Romances sur des textes de la revue « Krokodil » mais qui en accentue la violence intériorisée et la bête méchanceté, dans une écriture harmonique simpliste et assénée, avec lignes monodiques, accords évidés et traits mesquins dans les aigus. Piotr Migunov, dans le même registre expressif que pour les mélodies précitées, reste d’un charme trop assuré, d’un charisme trop aristocratique, pour mettre en valeur la vulgarité des lignes mélodiques et la laideur du contenu : c’est tout à son honneur étant donné la qualité technique, mais accompagné par un piano qui reste dans la clarté plutôt que dans l’effet, l’œuvre a quelque chose de défaussé qui tient à distance du contenu des mélodies. Cela étant dit, Arthur Schoonderwoerd reste un fin accompagnateur, et la prestation de haute volée, assurant une belle conclusion à un concert cohérent et réussi, qui présente des œuvres dont les apparences réduites et le caractère comique ne doivent pas dissimuler la richesse.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez l’insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse qu’un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de l’auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, n’hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Cité de la musique
- 09 janvier 2011
- Dmitri Chostakovitch (1906-1975), Préface à l’édition complète de mes oeuvres et brèves réflexions sur cette préface op. 123 ; Deux Fables sur des textes d’Ivan Krylov op.4 ; Cinq Romances op. 121 ; Dix Aphorismes op. 13 ; Satires op. 109 ; Quatre Strophes du capitaine Lebiadkine op. 146
- Nadja Smirnova, soprano
- Petr Migunov, basse
- Arthur Schoonderwoerd, piano











Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 804280

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique vocale et chorale   ?    |    Les sites syndiqués OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 2.1.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License