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Diverses danses du démon

mercredi 17 mars 2010 par Thomas Rigail
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Scharoun Ensemble
© Thomas Kierok

Après un programme entièrement dédié à la France, changement d’esthétique pour l’Ensemble Scharoun avec deux œuvres écrites à quatre années d’intervalle : Le démon d’Hindemith et L’histoire du Soldat de Stravinsky. Plus efficient techniquement que versatile, l’ensemble se révèle à nouveau remarquable de présence sonore.

Suite à un retard dû à un égarement de partition, l’ensemble Scharoun donne en guise de musique d’attente le premier mouvement du Quintette op.115 de Brahms qui sera interprété - et probablement très bien, si on en croit cette avant-première imposée par les circonstances - le lendemain.

Le démon (Der Dämon) op.28 de 1922 de Paul Hindemith est un ballet pour orchestre ici réduit à flûte, clarinette, trompette, cor, quintette à cordes et piano, qui déploie toute l’inventivité et l’ardeur du jeune compositeur alors dans sa période d’ « avant-garde ». Entre débordements hérités de la musique de ballet du Stravinsky de la décennie précédente (« danse du démon »), restes de l’expressionisme allemand (le piano de la « danse des alouettes apeurées ») et anticipations sur le néo-classicisme à venir (la flûte de la « danse des rubans colorés »), c’est une œuvre digne de l’excellence de l’écriture d’Hindemith, qui ne sonne d’ailleurs jamais mieux qu’avec ces ensembles de taille réduite (cf. les premières kammermusik qui sont contemporaines du démon). L’Ensemble Scharoun, dans une mise en place exceptionnelle de précision, tout en violence contrôlée, met à jour toute l’intensité de la partition (« danse de la brutalité », introduction de la scène 2...) tout en conservant une rare qualité de timbre, à laquelle seule échappe une clarinette qui manque un peu de caractère (solo de la « danse de l’enfant ») et n’est parfois pas assez sonore. La sublime « danse de la douleur », qui part des ténèbres (superbe quintette, soutenu par le piano) pour s’étendre en un vaste tutti angoissant, est l’une des parties les plus étendues et sans doute le sommet de l’interprétation de soir.

L’interprétation de L’histoire du Soldat de Stravinsky, partition plus courante, est aussi plus problématique. Fanny Ardant, qui incarne tous les rôles de la partition, a quelques difficultés dans les passages en narration rythmée, qui sonnent artificiels, mais tient le reste de la narration avec suffisamment de verve et d’esprit. Deux bémols, lié au choix de n’avoir qu’une actrice sur scène contre les versions à 3 voire 4 acteurs : bien que Fanny Ardant différencie relativement bien les rôles, certains dialogues sont nécessairement confus (le segment de la partie de cartes en particulier) et la narration finit par manquer de diversité et d’intensité dans les moments les plus importants (vers la fin), du « punch » qu’apporte la dynamique de groupe dans les versions à plusieurs, ce qui met en exergue les défauts de construction d’une œuvre qui contient presque autant de narration seule que de musique.

C’est d’autant plus dommage qu’instrumentalement, c’est superbe : dans cette œuvre qui peut sonner un peu rêche, l’Ensemble Scharoun apporte des couleurs onctueuses, éloignant un peu des influences populaires et de la volonté de sobriété qui confine parfois à l’austérité de la partition, sans pour autant endommager l’essence de l’œuvre. De plus, la capacité à investir la partition d’une rare énergie, déjà notée dans l’œuvre de Hindemith et dans leconcert du jeudi précédent, et dépendant du haut niveau technique de tous les instrumentistes, est tout aussi présente ici. On retiendra en particulier un violon à la superbe sonorité, qui s’impose dans son rôle tant dans l’effet scénique (début de la première scène, tango) que dans la conduite mélodique (valse), un beau basson (début de la pastorale) et un excellent trombone (la marche royale), mais chaque musicien trouve sa place dans la cohésion totale de l’ensemble. On peut regretter que cet écrin luxueux empêche d’exprimer l’aspect volontairement ridicule que prend parfois l’écriture, notamment dans les trois danses (tango, valse, ragtime) qui apparaissent ici énergiques mais trop belles, trop pleines, pour exprimer le côté un peu grotesque et désordonné de l’écriture. L’excellence instrumentale, d’autant plus que les parties musicales les plus denses sont à la fin de l’œuvre, ne rattrape pas tout à fait un spectacle qui s’étiole au fur et à mesure qu’il avance, par manque de caractère et de diversité. Ceci est en partie inhérent à l’œuvre de Stravinsky, un peu trop longue et répétitive, et dont on jugera le texte au mieux d’une fantaisie surannée, au pire sans grand intérêt une fois sorti des intentions originales d’écriture (Stravinsky, alors exilé en Suisse et limité dans ses possibilités d’exécution, avait conçu l’œuvre pour une tournée dans les villages helvétiques).

Au final, une bonne interprétation, indubitablement, mais la sauce ne prend pas totalement malgré la saveur des ingrédients. Néanmoins, elle confirme la qualité tout à fait exceptionnelle de l’Ensemble Scharoun.

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- Paris
- Auditorium du musée d’Orsay
- 13 mars 2010
- Paul Hindemith (1895-1963), Le démon Op.28
- Igor Stravinsky (1882-1971), L’histoire du soldat
- Fanny Ardant, récitante
- Scharoun Ensemble











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