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A la découverte de Sweeelinck avec le Gesualdo Consort et Bob van Asperen

vendredi 30 novembre 2012 par Philippe Houbert
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Bob van Asperen
© Hinrich Kuper

Jan Pieterszoon Sweelinck a été trop longtemps réduit à n’être qu’un nom dans les dictionnaires de musique et à faire office de seul compositeur hollandais de quelque talent. Sa musique nous était peu connue, hormis par quelques rares disques désormais historiques, comme celui que Gustav Leonhardt consacra à des pièces pour orgue. Comme souvent, c’est un anniversaire, en l’occurrence le 450ème anniversaire de sa naissance en cette année 2012, qui a motivé quelques grands projets, dont un nommé « Monument » consacré à l’intégralité de l’œuvre vocale du compositeur amstellodamois. Dix sept disques publiés par le label Glossa et regroupés en trois coffrets, respectivement les pièces profanes, les Psaumes et les Cantiones Sacrae. Maître d’œuvre : le Gesualdo Consort, ensemble créé et dirigé par la basse Harry van der Kamp. C’est à une courte sélection de ce monument discographique que nous étions conviés en l’église des Billettes, avec l’ajout plus que notable de la participation du grand claveciniste Bob van Asperen.

Fils et père d’organistes, Sweelinck conçut une grande partie de son œuvre pour l’Eglise. Son talent à la tribune de l’Oude Kerk d’Amsterdam fut si réputé qu’élèves flamands et allemands affluèrent, parmi lesquels Jakob Praetorius, Heinrich Scheidemann et Samuel Scheidt. Mais, de son vivant, la part vocale de son œuvre était plus connue car moins dédiée à un petit cercle de connaisseurs. Ces œuvres variées s’étalent sur une période allant de 1592 à 1621.

Ce qui frappe incontestablement le mélomane à l’écoute de ces pièces, c’est l’extrême décalage entre l’image que les Histoires de la musique transmettent du musicien – celle d’un conservateur venant conclure de façon assez décadente l’âge d’or de la polyphonie du nord de l’Europe. Bien au contraire, on peut y entendre les apports venus du sud – utilisation de la voix soliste, de scènes quasi opératiques – et ce, en démarrant par le profane avec le recueil de chansons sur des textes français en 1592, pour s’achever, l’année de sa mort, par un quatrième Livre de Psaumes. C’est à un recueil intermédiaire mais dernier du genre profane, celui des Rimes Françoises et Italiennes, paru à Leiden en 1612, qu’une grande parte du concert proposé était consacrée. Ces Rimes sont écrites principalement pour deux et trois voix à l’inverse des Psaumes, conçus de quatre à huit voix. Il semble donc que Sweelinck ait fait une claire distinction entre un profane plus simple et un domaine sacré, plus complexe polyphoniquement. La modestie avec laquelle le compositeur préface son recueil, fait « pour s’exercer à composer des pièces à deux et trois voix », peut faire penser que c’est à son propre Collegium Musicum que ces œuvres étaient destinées, de façon à les préparer à des choses plus ambitieuses. La succession des publications des Deuxième et Troisième Livres de Psaumes (1613 et 1614, soit juste après les Rimes) plaide en la faveur d’une telle hypothèse.

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Gesualdo Consort
© Hans Hijmering

Les textes des Rimes Françoises sont dus à Philippe Desportes, auteur chartrain ayant œuvré à la cour d’Henri III. Ses poèmes sont une mine d’images propres à émoustiller l’inspiration d’un musicien : imitations canoniques, figuralismes, répétitions illustreront ces vignettes musicales qu’on découvre avec un plaisir immense. Changement de décor avec les Rimes Italiennes car si certaines sont des pièces originales, d’autres sont des arrangements de madrigaux déjà existants comme, donné ce soir-là, le Liquide Perle Amor de Luca Marenzio, exécuté successivement dans sa version originale et dans la version de Sweelinck. La dédicace de ces Rimes allant à un commerçant italien exilé à Amsterdam, Calandrini, il est fort à parier que les pièces arrangées par son ami Sweelinck devaient faire partie du répertoire de ce négociant ami des arts. L’art du hollandais éclate dans ces réductions à deux ou trois voix, pures merveilles de goût et d’équilibre.

De cet ensemble, auquel il convient de joindre le très beau psaume Vous tous qui la terre habitez, il faut ressortir Beaux Yeux, Rozette, Elle est à vous, Morir son puo il mio core et le Sponsum Musarum genus, pièce dédiée à Jakob Praetorius à l’occasion de son mariage. Ce qu’en fit le Gesualdo Consort confine à la quasi perfection, même s’il nous faut reconnaître ne point disposer de référentiel dans ce répertoire. Qualité de la diction, beauté des timbres, équilibre des voix, expression des textes, c’est un bonheur musical qui nous fut délivré. Juste regretterons-nous les transferts de pupitres et de chanteurs d’une pièce à l’autre nuisant un peu à la fluidité du concert.

Last but not least, Bob van Asperen nous donna quatre pièces pour clavecin, ou, plus exactement, quatre pièces pour clavier, car à de rares exceptions près où l’utilisation d’un pédalier est clairement spécifiée, on ne sait précisément à quel instrument la majorité des pièces était destinée : orgue ou clavecin ? Ainsi du Ballo del Granduca, variation sur un thème du ballet final de la Pellegrina, divertissement exécuté en 1589, lors du mariage du grand-duc de Toscane. Après un début en fanfare, les variations se succèdent sur un mode de resserrement rythmique. La Toccate en ré, jouée aussi en première partie du concert, est sans doute moins intéressante. Mais les deux pièces données en seconde partie l’étaient beaucoup plus, surtout dans l’interprétation vive, sensible, mais toujours très rigoureuse de van Asperen. L ‘une des sources d’inspiration pour Sweelinck fut la musique des virginalistes anglais et la pavane de Dowland Flow my tears ne manqua pas de susciter son intérêt. Après un exposé du thème noble, cette Pavana Lachrimae, le discours s’anime jusqu’à atteindre un traitement virtuose mais qui ne laisse jamais de côté la dimension poétique de la pièce originale. Bob van Asperen en fit un vrai bijou. La dernière pièce pour clavier au programme était aussi la plus célèbre, cette Fantaisie chromatique qui ne cède pas grand chose à son homonyme bachienne. Trois sections viennent traiter un thème madrigalesque strictement chromatique, en une variété d’écritures assez époustouflante, multipliant les contre-sujets et traitements en diminution. Bob van Asperen nous en livra une version de très haut niveau, parfaite tant sur le plan technique qu’en termes d’expressivité.

A l’issue de ce magnifique concert, il ne reste plus qu’à espérer que la musique de Sweelinck va désormais s’inscrire durablement dans le répertoire des ensembles et instrumentistes de musique ancienne. Un grand merci à Harry van der Kamp, son Gesualdo Consort et l’Institut Néerlandais de Paris d’avoir permis cette découverte, à Philippe Maillard Productions de poursuivre, dans des conditions financières de plus en plus délicates, cette mission si précieuse de diffusion.

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- Paris
- Eglise des Billettes
- 09 novembre 2012
- Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621), « Regret, soucy et peine » ; Pièces vocales extraites des recueils Le Rossignol Musical ; Rimes Françoises et Italiennes ; Chansons à 5 parties ; Ghirlanda di Madrigali ; Troisième Livre de Psaumes de David. Pièces pour clavecin : Ballo del Granduca, Toccata en ré, Pavana Lachrymae, Fantasia cromatica
- Gesualdo Consort : Stéphanie Petitlaurent et Nele Gramss, sopranos ; Marnix De Cat, alto ; Terry Wey et Harry van Berne, ténors ; Harry van der Kamp, basse et direction
- Bob van Asperen, clavecin











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